Mars 2026

Actuellement exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam dans le cadre d’une exposition consacrée aux Métamorphoses d’Ovide, le tableau de Louis Finson, Les quatre éléments (1611), n’est pas simplement une œuvre picturale violente. Il est une représentation du chaos originel – et tout thérapeute familial le reconnaîtra instantanément pour ce qu’il représente.
Le peintre y dispose quatre figures humaines : le Feu, incarné par un jeune homme vigoureux en haut à droite ; l’Eau, représentée par un homme âgé en bas à gauche ; l’Air, sous les traits d’une jeune femme qui flotte ; et la Terre, une vieille dame écrasée au sol. Ces quatre corps s’enchevêtrent dans une lutte à la fois circulaire et réciproque, constituant un système qui se referme sur lui-même.
Ce que le tableau donne à voir
La composition ordonne ses quatre figures selon une logique délibérément circulaire : chaque élément exerce une action sur un autre et en reçoit une en retour. Cette réciprocité visuelle illustre trois principes fondamentaux directement applicables à la pensée systémique. D’abord, la circularité : les quatre éléments forment un anneau de causalité mutuelle où nul n’est premier, nul n’est dernier. Ensuite, la clôture du système : le tableau ne laisse paraître aucune influence extérieure, le groupe occupe tout l’espace, se suffisant à lui-même dans sa violence, à l’image des familles enchevêtrées et repliées sur elles-mêmes. Enfin, le principe de totalité : toute action portée sur l’un des éléments modifie inévitablement l’équilibre de l’ensemble, tant l’imbrication est totale.
Le référent mythologique : Ovide et la genèse du monde
Dans Les Métamorphoses, Ovide décrit un état originel de chaos où Feu, Eau, Terre et Air se trouvent en conflit permanent. La résolution reste délibérément ambiguë : est-ce un dieu, ou la nature elle-même, par sa propre bonté, qui parvient à séparer et à harmoniser les éléments ? Cette ambiguïté est centrale.
Voici le texte d’Ovide (traduction George Lafaye) : « Partout où il y avait de la terre, il y avait aussi de la mer et de l’air ; ainsi la terre était instable, la mer impropre à la navigation, l’air privé de lumière ; aucun élément ne conservait sa forme, chacun d’eux était un obstacle pour les autres, parce que dans un seul corps le froid faisait la guerre au chaud, l’humide au sec, le mou au dur, le pesant au léger. Un dieu, ou la nature la meilleure, mit fin à cette lutte ; il sépara du ciel la terre, de la terre les eaux et il assigna un domaine au ciel limpide, un autre à l’air épais. Après avoir débrouillé ces éléments et les avoir tirés de la masse ténébreuse, en attribuant à chacun une place distincte, il les unit par les liens de la concorde et de la paix. »
Ce qui importe, c’est le résultat : le passage d’une opposition destructrice à une complémentarité fonctionnelle, condition nécessaire à la constitution d’un monde viable. Ce récit s’inscrit dans une matrice universelle qui résonne avec la Genèse du Pentateuque, où Dieu sépare également les éléments du chaos pour ordonner la création.
La famille en crise comme système chaotique
Le véritable enjeu de ce tableau, si l’on se permet un parallèle avec la pratique thérapeutique, réside dans ce qu’il provoque viscéralement : qui oserait s’interposer entre ces quatre corps en lutte ? Bozsörményi-Nagy, dans le chapitre 12 de son livre classique Invisible Loyalties, décrit avec précision cette expérience. En co-thérapie, lui et sa co-thérapeute ont été profondément bousculés par une famille (un couple et deux enfants) suivie sur plusieurs années ; et les extraits de séances qu’il rapporte illustrent avec force le courage d’intervenir, de plonger dans le chaos plutôt que de l’observer à distance. C’est un acte thérapeutique fondateur, à l’image de la mise au pas du chaos au début des Métamorphoses.
Les familles enchevêtrées, fermées sur l’extérieur, tendent en effet à se rigidifier, à résister au changement qu’imposent les cycles de vie biologiques inéluctables, et à dysfonctionner de façon chronique. Face à elles, le thérapeute familial endosse précisément le rôle de cette entité extérieure ovidienne : ni juge, ni spectateur, mais agent d’harmonie dans un système qui a perdu sa capacité à s’autoréguler. La résolution du chaos, chez Ovide comme en séance, exige qu’une telle entité ose plonger au cœur de la mêlée pour transformer l’opposition en complémentarité. C’est exactement ce pari que nous devons tenir en thérapie familiale : intervenir avec courage là où d’autres reculeraient, pour permettre le passage du chaos à l’harmonie.
Christophe Brèthes, pour Systemoun